J'essaie de payer mes courses avec ma carte vitale, d'ouvrir la porte de la maison avec la clé de la voiture, d'écouter le répondeur de l'école avec le code de ma carte bancaire. Le téléphone de l'école ne fonctionne pas très bien en ce moment, de toute façon. La floraison du seringa du jardin s'achève, et je surprends soudain celle du goyavier de Montevideo. On compte les jours avec effroi, avant les vacances, mais surtout, avant la kermesse. Je me nourris de tomates cerises, de pain et de fromage, de fruits. J'ai faim mais envie de rien. Les concombres du potager se font grignoter par les limaces, mais les tomates commencent à rougir. Il faudrait que je tonde la pelouse, mais avec ces coquelicots et ces si jolies petites fleurs jaunes, mon jardin de ville a des airs de folle prairie. J'entends d'un côté ton école, c'est une série à rebondissements, de l'autre, c'est formateur ce qui vous arrive, tu sais tout gérer, maintenant. Moi j'ai surtout l'impression de recevoir des enclumes sur les épaules à chaque nouvelle urgence brûlante. Je me demande si ça se calmera un jour. En attendant, on peint des crabes et des algues dans la cour, avec des tabliers en plastique trop petits et des blouses de cuisinière chimiste. Il y a du bissap dans le frigo, des chaussures qui trainent devant le buffet. Des vertiges de fatigue et une sourde angoisse. Des marques sur ma peau, le sommeil cahotant, des sanglots au creux de la poitrine. Des collègues qui assurent et les copines au loin. Et puis je m'habille en princesse les matins où c'est un peu plus dur.
SM.



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